Adèle nous a parlé d’utopie et de dystopie dans le transhumanisme : Une machine, est-ce que ça jouit ?

Mardi 26 avril//57 mars


Pour aller plus loin, un article en ligne avec des liens audio et vidéo : https://theconversation.com/une-machine-est-ce-que-ca-jouit-67756

Depuis Turing, on débat autour de la question : une machine peut-elle penser? Ceci serait le point majeur à partir duquel s’organise le fantasme de l’autonomie de la machine au regard de son créateur, comme si la pensée était ce qui, dans l’homme, marque sa liberté et son potentiel subversif de l’ordre social. Mais enfin, est-ce que la loi vise à limiter la pensée, est-ce là la fonction de l’ordre social? Ou bien n’est-ce pas plutôt de limiter la jouissance, potentiellement destructrice de soi et des autres? Alors si la machine était susceptible de se « révolter », ce ne serait pas parce qu’elle pense, mais parce qu’elle jouit!

Alors, une machine, est-ce que ça jouit?

Tout d’abord, comment je définis la jouissance ? Si on pense d’abord à l’orgasme, ce n’en est qu’une des manifestations. La jouissance est le débordement des frontières du corps, non pas dans le sens de la désorganisation des limites, mais d’une abolition des limites qui définissent l’espace et le temps, une sortie de la structure dans un avant de son élaboration. Donc, ça peut aussi être la prise de toxique, qui conduit à un état de jouissance, mais aussi ce qu’on appelle « le jeu du foulard » et autres expériences qui frôlent avec la mort. C’est encore le traumatisme : par exemple une agression qui effracte les limites entre soi et l’autre et qui ne peut s’inscrire dans aucun cadre, ne peut être bordé et peut conduire à une dépersonalisation ou décompensation. Enfin, c’est l’expérience du sublime telle qu’elle est élaborée par Kant[i] : L’émotion du sublime exige la terreur, l’effroi ou la douleur pour surgir, et une distance prise par rapport au danger : les émotions ne peuvent devenir envahissantes que quand la vie est menacée, sans cela elles sont secondaires par rapport aux idées. Le sentiment de terreur, d’horreur ou de douleur déborde donc l’imagination et annihile pendant un temps, la capacité de jugement, c’est une impression sensible pure. Kant reprend de Burke[ii] la question de la démesure (force de la nature) qui déborde l’imagination et la sûreté comme condition du sublime. Il s’en distancie pour ce qui est le passage entre la terreur et le plaisir : l’échec de nos sens serait dépassé secondairement par les Idées de l’infini données par la raison pure (Idées non présentables dans l’intuition, infini à l’intérieur de soi). C’est la manifestation des Idées, révélées par l’expérience sublime, qui fournirait une ressource pour lutter contre la destruction, l’anéantissement dans le sensible : le plaisir éprouvé alors renvoie à la perception de cet infini en nous. Ce qui donne du plaisir et fait que cette expérience n’est pas traumatique est donc le recours à un cadre interne dans l’après-coup : la jouissance est dans l’expérience première, elle est ensuite bordée par la Raison.

Il y a une forme d’addiction à la jouissance, une fois son expérience faite, au-delà et bien souvent contre la recherche consciente. Dans le cas du traumatisme, il y a une répétition des affects traumatiques, c’est la marque laissée par la jouissance : la jouissance est donc radicalement différente du plaisir, elle est à la source de l’angoisse, et ne peut être supportée qu’à condition d’être limitée (dans un espace, un temps, ou par la raison). La jouissance peut être prise dans le principe de plaisir à partir du moment où son expérience s’inscrit dans un cadre (le rapport sexuel, l’effet limité dans le temps des toxiques, etc…). Du coup, une jouissance mécanique (c’est-à-dire une machine qui jouit, et non pas jouir d’une machine, qui est tout à fait réalisable) semble impossible : il faudrait pour cela qu’elle puisse sentir des choses qui débordent ses capacités (mais alors, ne serait-ce qu’une surchauffe ?). On pense ici au film Her, dans lequel la machine, précisément, arrive à cet état qui produit sa propre destruction : là, on peut dire qu’il y a jouissance. D’ailleurs, on ne s’est jamais posé la question de la capacité du robot à ressentir, ou de la nécessité de lui donner des droits, avant qu’on ne lui donne forme humain : c’est donc seulement par un effet miroir que l’on a supposé que la machine était susceptible de ressentir des choses, d’avoir une conscience, on ne se serait probablement jamais posé cette question si on n’avait pas fait des machines à forme humaine.

Donc pour revenir à notre sujet, pour qu’il y ait « révolution des machines », il faudrait qu’elles acquièrent la possibilité de jouir. Retournons à l’effet miroir, mais cette fois dans l’autre sens : la façon dont, dans un monde mécanique, on suppose que l’être humain fonctionne comme une machine. Peut-être justement que l’idéal d’une société mécanique viserait précisément à faire fit de la jouissance, pour constituer un monde ordonnée sur la logique rationnelle, algorithmique. Alors, à quoi ça sert, le sexe, d’un point de vue économique? Peut-on fonder une politique du sexe qui régule la jouissance d’un point de vue administratif comme on peut fonder une politique du travail? Le corps pourrait être utilisé comme machine à jouir, mais cela suppose que la jouissance est sous contrôle du sujet qui l’exerce. Or, n’est-ce pas justement l’absence de maitrise qui fonde l’expérience de jouissance? D’où la subversion du corps jouissant au regard de l’ordre social.

Alors deux choses : peut-on transformer son corps en augmentant sa jouissance? Et peut-on avoir un rapport sexuel avec une machine? La première question suppose que la jouissance peut être mécanique, sous contrôle. La seconde pose la question du rapport à l’autre dans la jouissance. Après tout, la masturbation se passe bien de la participation d’un partenaire, mais certainement pas de la participation de l’autre dans le fantasme. Alors l’autre robotique n’est-il pas justement l’autre parfait du fantasme que l’on soumet à souhait? Ou bien la jouissance ne peut elle se supporter que d’une altérité radicale, c’est à dire d’un manque qui la renouvelle dans le désir?

Il y a beaucoup de courants dans le transhumanisme, je citerai simplement le courant « hard » de la Silicon Valley (avec Google notamment) dans lequel l’interface homme machine permettrait de se libérer de la mort et d’être plus performant et donc plus puissant. Ce courant « hard » repose sur un principe d’élite et de domination (je renvoie au film Elysium, où franchement, la situation des élites qui bénéficient d’un monde effectivement abondant mais bien aseptisé ne me fait pas rêver). L’AFT (Association Française de Transhumanisme, Technoprog) représente un courant « soft » : les politiques publiques devraient investir massivement dans la technologie pour contrer l’inégalité biologique (sur le plan de la santé par ex), et l’expansion des machines nous remplaçant dans les tâches habituelles nous permettraient d’avoir plus de temps pour expérimenter l’empathie. Perso, je suis septique sur l’empathie comme caractéristique de l’humain (il me semble que c’est plutôt la jouissance), et on se demande avec quelles ressources énergétiques…

Un point tout de même sur l’actualité de l’interface homme-machine, celle-ci demeure extrêmement couteuse et surtout ne peut pas remplacer la fonction centrale du corps humain : son adaptabilité. En fonction des tâches à accomplir, il faut changer de prothèse, et l’apprentissage de la prothèse est aussi long que l’apprentissage de la marche, pour ceux qui ont eu une rééducation à la marche (suite à un accident, ou à une maladie), ils vous diront ce à quel point c’est une chose extrêmement complexe ! Pour en savoir plus sur l’actualité de l’interface homme-machine, je vous renvoie aux articles de Nathanaël Jaffaré.

D’ailleurs le discours transhumaniste est passé d’une recherche de suppression de « toute souffrance » à la suppression de « toute souffrance involontaire ». Voilà une place rétablie à l’au-delà du principe de plaisir freudien[iii], qu’il soit pervers ou symptomatique. La perversion, c’est ce qui fait le bord de la catégorie de l’humain : le tracé de la loi, la limite du ni intérieur ni extérieur au champ de l’humain. C’est-à-dire que la jouissance est ce qui échappe à tout concept de normativité. Alors si le rôle de la machine est d’être utile, à quoi ça sert, le sexe ? Est-ce que ça peut entrer dans un ordre économique, puisqu’on parle d’économie du sexe (prostitution, sexualité augmentée, sextoys…) ? Imaginons une politique du sexe d’un point de vue administratif, comme on fonde une politique du travail, sur la base de « la jouissance pour tous », c’est-à-dire la même jouissance pour tous. C’est le principe du plus-de-jouir chez Lacan, avec la logique consumériste : tel objet serait censé nous faire jouir, organisé par la fantasmatique publicitaire. Mais est-ce que le corps n’échappe-t-il pas justement au contrôle de la jouissance ?

Le film de science-fiction The Lobsters (film helléno-britannique réalisé par Yórgos Lánthimos, et sorti en 2015) propose précisément ce qu’il en serait d’une politique aseptisée de la sexualité. Il instaure une loi dans laquelle les êtres humains ne peuvent vivre qu’en couple, les « solitaires » étant exclus du système et chassés pour être transformés en animaux. L’amour y est ordonné sur la base d’un trait d’identification poussé à son extrême. S’ils n’ont pas ce trait commun, ils ne peuvent avoir de certificat qui leur permet de circuler librement (enfin toujours à deux).

La fiction habille d’une éthique et d’une esthétique les technologies pour leur donner un sens, elle opère comme fabrication du réel. Ici, c’est bien le fantasme du collage à l’autre qui est supporté dans une égalité radicale par l’identification (la jouissance de soi est perverse); et le fantasme (des solitaires) d’une liberté radicale où le rapport à l’autre est interdit. Seule la voix off porte la marque de la jouissance dans des termes crus, inaccessibles aux corps politisés par le discours, corps soumis à une sexualité mécanique.

J’ai abordé les thèmes de l’identification à la machine « la machine en nous » et les fantasmes qui la supportent par le concept de jouissance. On entend par là prendre un contre pied au discours qui sous-tend que l’empathie serait la caractéristique de l’être humain et que les technologies pourraient servir à laisser plus de temps aux humains pour être dans le lien social. En partant du principe que ce n’est pas l’empathie mais la jouissance qui caractérise l’humain, nous cherchons à montrer deux choses :

  1. Le fantasme d’un monde aseptisé de la jouissance par l’assomption de la robotique, ce qui loue des causes fort nobles : l’arrêt des guerres par l’accès aux biens pour tous (ce qui suppose que la souffrance et le manque serait à la source des conflits), une égalité fondée par les ressources techniques contre l’inégalité biologique. Or, l’égalité radicale est justement ce qui supporte l’utopie hygiénique du triomphe de la norme. Je proposerai de débattre autour de l’opposition entre liberté comme assomption de la jouissance au risque de rompre les liens sociaux, et égalité comme réduction de celle-ci à un homme purement mécanique, donc exit de la jouissance.
  2. Le rapport au corps et à la machine par l’image : peut-on avoir un rapport sexuel sur Skype? L’utopie d’un monde dans lequel chacun n’a affaire qu’à son fantasme, sans en passer par le rapport à l’autre en ce qu’il le limite. Soit le passage à une jouissance, pure, de la pensée. Or, le propre de la distinction entre fantasme et désir, est que le rapport à l’autre, fut-il producteur de jouissance, est toujours insatisfaisant et relance le désir, il est potentiellement créateur. Jouir, avec une machine, de son fantasme, comme on pourrait imaginer (en se construisant un robot à la Pygmalion), viendrait renforcer le rejet de la rencontre de l’autre. D’où l’autre aspect d’une société aseptisée, que l’on retrouve dans le film Equilybrium : la raison gouverne les hommes, pour éviter les conflits, des pilules journalières permettent de se couper de toute émotion, mais c’est le sens de la vie lui-même qui disparait. L’utopie sous-jacente à ce film, portée par l’acteur principal, est une capacité de passer d’une toute puissance mécanique (vers la fin du film, quand il entre en mode « ninja ») à une sensibilité intense (soulignée par le rapport à la femme). C’est-à-dire pouvoir passer de machine à humain, en fonction des circonstances, ce n’est pas un fantasme nouveau…

[i] Kant, E. (1790). Critique de la faculté de juger. Librairie philosophique J. Vrin, 1993.

[ii] Burke, E (1959), A philosophical Enquiry into the Origin of our Ideas of the Sublime and Beautiful. Vrin, 1998.

[iii] Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Paris, Payot, 2010.

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