Adèle est venue nous parler de la crise de la vérité et de la nécessité d’un nouveau contrat social

Vendredi 15 avril //46 mars 14h


Ce qui suit est une proposition qui n’a nulle prétention à l’universalité ni à l’exhaustivité, elle vise à avancer ce qui constituerait aujourd’hui une crise de la Vérité, plus que du savoir et de la connaissance ; à partir de quoi me semble nécessaire de proposer une forme revisitée du contrat social. Je pars d’une problématique qui me semble fondamentale de notre époque : faut-il encore proposer de nouveau systèmes de lecture, d’interprétation, une Vérité qui fasse unité (avec son pendant totalitaire) ? Ou bien quitter la prétention qu’un quelconque système puisse fonctionner autrement que sur l’exclusion du nous/eux ? Comment supposer un fonctionnement social avec autant de discours que d’individus ?

La Vérité, avec un grand V, est le point de capiton symbolique qui, pour un sujet, à partir de son inscription familiale (et de l’inscription culturelle de sa famille), structure la réalité : c’est la clé qui donne un sens au monde, une clé donc immuable une fois trouvée-créée (dans le rapport du sujet en devenir à son environnement). Elle est trouvée dans l’environnement et cette trouvaille donne l’illusion au sujet en devenir de l’avoir créée. Pour poursuivre la métaphore, si cette clé n’est pas trouvée-créée (car non accessible dans l’échange du sujet en devenir avec son environnement), la réalité ne peut se structurer que sur un rapport d’imitation de l’autre, toujours susceptible de révéler sa fragilité et le vide initial qu’elle masque.

La Vérité, comme point à partir duquel une réalité peut être représentée, il y en a donc plusieurs en fonction des cultures (pour les 4 les plus connues : animisme, naturalisme, totémisme, analogisme). Elle est le lieu à partir duquel un discours peut être considéré comme valide, et les contenus de ce discours tissent le lien social, c’est-à-dire les codes verbaux et non verbaux qui servent aux sujets à partager ce mode de représentation de la réalité. La Vérité a eu, dans l’histoire occidentale, trois sources majeures de structuration qui ont fait autorité : la métaphysique, la religion, le régime souverain. Ces trois ordres symboliques ont fondé et maintenu des systèmes de représentation de la réalité, sous forme d’absolu, en lien avec le pouvoir qui leur était attribué.

La science, depuis Descartes, a déplacé la question de la Vérité du contenu à la forme des énoncés : la validité des discours scientifiques se retrouve dans la méthode, ses contenus étant toujours susceptibles d’être falsifiés. Le rapport à la Vérité comme représentation du monde immuable et absolu, associé à une autorité divine (qu’on retrouve dans la religion et la souveraineté) se déplace vers une méthode de représentation du monde. C’est-à-dire que le monde comme représentation fixe devient inaccessible, seule l’est la méthode qui permet de le représenter. On n’est plus dans la rhétorique pour convaincre avec des arguments métaphysiques, dans l’ordre de la raison (autorité philosophique). On n’est plus dans un monde déjà donné par la croyance inébranlable à une instance supérieure, dans l’ordre de la nature (autorité religieuse). On n’est plus dans un rapport au pouvoir comme équivalent au savoir où l’autorité du souverain est en elle-même garantie de Vérité, parce que fondant et maintenant un ordre symbolique qui fait lien social.

Il y aurait ici, dans cette rupture à une autorité représentant la Vérité (et conditionnant son maintien), le passage du sujet à l’individu. L’universel porté par Les Lumières a trouvé sa limite dans la mondialisation : l’irréductibilité des Vérités est entrée en confrontation. Il faut prendre en compte le fait qu’il est impossible de comprendre l’autre qui n’a pas la même clé d’interprétation du monde que soi, et à partir de là on pourra vraiment le respecter comme autre humain, plutôt que de penser son bien à sa place. La reconnaissance (le fait d’avoir une place dans le discours de l’autre) ne peut s’effectuer que dans une réalité partagée, donc seulement chez des sujets qui fonctionnent à partir du même point de Vérité. Avec l’altérité radicale, on doit se passer du principe de reconnaissance, pour aller vers un principe de respect.

Après l’expansion de la méthode scientifique et la mondialisation, le développement d’internet donne l’accès pour (presque) tous aux différentes formes de savoir qui peuvent s’opposer autant sur la forme que sur le contenu. C’est l’ouverture à d’autres Vérités, énoncées par ceux qu’elle structure eux-mêmes (et non pas des discours sur l’autre, ce qui rentrerait dans le semblant de compréhension). Le fonctionnement de Google fonctionne à de la même façon que la Vérité comme structurant le sujet et son interprétation de la réalité : les algorithmes agissent pour nous présenter des contenus en lien avec ceux que nous avons visionné précédemment. Des mêmes mots dans le moteur de recherche ne donneront pas les mêmes résultats sur deux ordinateurs différents : l’embrigadement virtuel s’opère en parallèle d’un embrigadement idéologique. Petit à petit, les recherches effectuées vont obtenir des résultats aux contenus similaires, donc qui proposent une même source de Vérité. A force d’arriver toujours sur ces contenus, on finit par penser le monde à partir de ces modes de lectures, et on ne peut plus que se le représenter de cette façon, il devient la réalité. Cet embrigadement virtuel, qui a donc un impact sur la structure du sujet lui-même, n’a été rendu possible que dans un contexte d’aseptisation des liens humains : on ne se croise plus que dans le cadre de ses fonctions (de l’école au travail), ou des groupes d’amis (passant ou non par des réseaux sociaux), tout échange est d’abord institutionnel ou virtuel, la rencontre de l’autre est marquée d’impossible. L’autre, sans ces canaux prédéfinis que sont l’institution et le virtuel, fait peur, il est potentiellement un risque, dans une logique de prévention, mieux vaut ne pas s’y frotter… Je ne traiterai pas ici de la possibilité du passage d’une Vérité à l’autre pour un sujet, cela me semble impossible, je dirai brièvement que l’adoption d’une Vérité (par la radicalisation par exemple) suppose en amont que le rapport au monde s’était fait sous la forme de l’imitation et pas de la clé trouvée-crée.

Donc, il demeure fondamental que le sujet, pour ne pas être qu’un individu fonctionnant par imitation, puisse se reconnaitre dans une Vérité, se représenter le monde avec d’autres, cela est essentiel dans un monde de langage. Mais, il faut aujourd’hui prendre en compte que plusieurs réalités existent, et que l’incompréhension de l’altérité radicale n’est pas un risque, ni un « en plus » capitalisable, mais un à côté, équivalent dans sa valeur. Donc comment permettre l’existence de Vérités qui s’opposent dans un temps et un espace partagé ?

Cela me semble profondément incompatible avec un gouvernement vertical qui suit une certaine conception du contrat social : on donne par le vote une autorité légitime à un gouvernement pour qu’il nous protège de nous-mêmes, et surtout de l’étranger à l’extérieur des frontières. Or, comme nous l’avons vu, les réseaux sociaux, l’accès à internet et la mondialisation donnent un rapport horizontal entre les individus. L’exclusion du « eux » par rapport au « nous » n’est plus celui de l’Etat voisin, l’étranger, contre la Nation, mais bien plutôt le gouvernement contre le peuple (ce n’est peut-être pas totalement généralisable mais il suffit de prendre comme exemple les « dialogues citoyens » du 15 mars où le journaliste présente le premier citoyen venant sur le plateau avec François Hollande « le premier citoyen qui vient se confronter au président de la République »… Se confronter, si ce n’est pas du eux/nous). Cela est fondamentalement en lien avec ce que j’ai essayé d’avancer d’une crise de la vérité, amorcée par la méthode scientifique, continuée par la démocratie, qui destitue le souverain de son autorité en termes de Vérité. L’Etat n’a plus le monopole de la Vérité, il n’en est ni le fondateur, ni plus le relai, et de plus en plus difficilement le maintien. La méfiance, relayée par les médias, et par le lien humain aseptisé, tel que j’ai tenté de le décrire, pose le gouvernement comme étant l’étranger. D’où la nécessité, me semble-t-il, de redéfinir un contrat social qui pose une horizontalité et protège les citoyens du risque d’abus d’autorité de l’Etat, pour défaire ce nouveau clivage eux/nous et les violences qui en découlent.

Le contrat social rousseauiste suppose qu’une partie de la volonté individuelle est aliénée dans la volonté générale, qui s’exprime par la Loi, qui est souveraine. L’enjeu de 1789 est avant tout de manifester une identité collective, celle de la nation et de la souveraineté du peuple, face à l’ancienne société de corps. Chacun est égal en tant qu’il est membre du collectif, en tant qu’il permet la constitution d’une sujet social et politique collectif. La concrétisation du sujet collectif de la Nation qu’est le corps social et politique souverain n’a pu se réaliser que par l’universalisation du suffrage qui lui-même implique l’avènement du citoyen-individu entendu comme sujet autonome et responsable moderne. La primauté de l’individu qui fait suite à la mise à mal de la société des corps nécessite une structure sociale forte pour tenir ensemble le monde social. C’est le droit des contrats civils et politiques qui assurent l’architecture sociale, soit la forme de l’écrit, constituant des sujets juridiques de droit. Le citoyen est la figure de celui qui, par son autonomie, aliène une partie de sa liberté pour contrer les inégalités. C’est l’instance surmoïque par la discipline de soi dans l’inscription au corps social.

Je fais une proposition concrète et qui pourrait être mise en place dès aujourd’hui, même s’il elle doit être encore pensée (nous sommes un petit groupe à y travailler, si quelqu’un veut nous rejoindre, il est le bienvenu !). Dans le préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il est écrit « L’Assemblée générale proclame la présente Déclaration universelle des droits de l’homme comme l’idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l’esprit, s’efforcent, par l’enseignement et l’éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d’en assurer, par des mesures progressives d’ordre national et international, la reconnaissance et l’application universelles et effectives, tant parmi les populations des Etats Membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction ». Si cette Déclaration doit être maintenue comme « idéal commun », rien ne contraint le gouvernement à aller dans ce sens.

Je propose la création d’un « Conseil citoyen » comme venant remplacer le conseil constitutionnel. Lorsque des lois ou des décisions politiques sont proposées par le gouvernement, un conseil citoyen serait réquisitionné sur la base du tirage au sort (50 citoyens appelés) comme pour la constitution des jurés, pour évaluer l’adéquation de ces lois ou décisions avec la déclaration des droits de l’homme. Le conseil citoyen est tiré au sort pour chaque requête, il ne peut donc répondre à deux requêtes sans un nouveau tirage au sort. Un citoyen ayant déjà participé au conseil citoyen peut être à nouveau tiré au sort. Les citoyens appelés à devoir se présenter au conseil bénéficient d’un salaire (en fonction du temps délimité pour le conseil citoyen) et d’un arrêt de travail irrévocable (faut-il ajouter des saufs ? Ex : maladie, charge familiale, résidence à l’étranger, etc…). Ce conseil citoyen doit déterminer à l’unanimité (ou majorité ? Si majorité il risque de demeurer un clivage du nous/eux, qui ne permette pas de prendre en compte les oppositions radicales, et de ne pas donner toute sa légitimité à la discussion pour aboutir à un consensus) si le projet du gouvernement est en accord ou contraire aux principes énoncés par le texte fondateur et pris comme idéal. La décision du conseil citoyen a droit de veto sur la proposition. Il conviendrait au gouvernement de proposer un nouveau projet de loi ou une autre décision politique au regard de la décision du conseil citoyen. Cette nouvelle proposition pourra faire l’objet d’un nouveau recours, si demande énoncée, à un conseil citoyen.

Cela ne remet pas en cause les institutions existantes mais proposent une fin de boucle décisionnelle horizontale. Cela participe pleinement de la repolitisation du débat public et de l’implication des citoyens de façon égalitaire (tirage au sort), et l’appel à un conseil citoyen chaque fois renouvelé (qui n’est pas là pour dire s’il est d’accord ou contre la proposition du gouvernement, mais si elle correspond au texte fondateur fixé comme idéal) limite considérablement les risques de corruption. A plus long terme, on peut imaginer que les citoyens seront les initiateurs des lois gouvernementales…

Bref, histoire de conclure, il apparait que nous ne sommes pas à l’abri d’une guerre des Vérités, qui opposerait peut-être plus les gouvernements ayant pour volonté d’universaliser la leur, contre les peuples. Si les droits de l’homme sont une utopie, ils doivent être à la base de la loi fondamentale qui régit les Etats eux-mêmes (enfin après, chaque démocratie peut choisir son texte fondateur faisant fonction d’idéal, la DDH ne peut convenir à toutes cultures), à condition que ce soit les peuples de ces Etats qui délimitent les devoirs de leur gouvernement pour y répondre. Sinon, qui gardera les gardes ?

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