Autour du numéro des Temps Modernes « Nuit debout et notre monde »

Le Fil interrompu : autour du mouvement social du printemps 2016 

Journées d’études organisées par le Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de la philosophie (LLCP) et le département de philosophie en partenariat avec la revue Les Temps Modernes.


Compte-rendu subjectif et partiel

Mercredi 25 janvier

14h-17h : Autour du numéro des Temps Modernes « Nuit debout et notre monde »

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Revue-Les-Temps-Modernes/Les-Temps-Modernes606 

Table ronde modérée par Patrice Maniglier avec la participation d’Etienne Balibar, Eric Fassin et Etienne Tassin.


hzgdpfzjxvs0aaaaaelftksuqmccaaLa table ronde a commencé avec une demi-heure de retard, vers 14h30. La salle 28 du bâtiment A (paris 8 Saint Denis) est une simple classe de cours/séminaires qui peut accueillir une cinquantaine de personnes assises. En fin de séance, je compterai plus de 70 personnes présentes. Donc une grosse affluence pour cette discussion. La salle est composée de moitié par des deboutistes (beaucoup de jeunes/étudiants et quelques personnes plus âgées), le restant étant composé d’étudiants en philosophie, de professeurs et de quelques curieux.

Patrice Maniglier présente le numéro des Temps Modernes en s’appuyant sur l’introduction qu’il a rédigé : l’idée de publier un tel numéro, l’appel à communication sur les réseaux sociaux (et non via les réseaux de la revue ou ceux de Nuit Debout). Les deux seules informations qu’il a donné, concernent les propositions d’articles et la diffusion du numéro ; la majorité des articles proposés ont été acceptés. Il a également l’intention de scanner l’ensemble du numéro afin de le rendre disponible gratuitement au format numérique. À suivre…

Étienne Tassin (Professeur de philosophie politique à Paris 7) est le premier à intervenir. Précisant qu’il n’a jamais participé à Nuit Debout, il propose d’offrir un regard externe et critique sur Nuit Debout par le biais de la lecture qu’il a fait des différents articles de la revue. Il apparait rapidement qu’il a beaucoup travaillé le numéro, ce qui lui permet d’annoncer son désaccord avec de nombreux points développés dans les différents articles dès le début de son intervention.

Il s’appuie essentiellement sur la lecture du long texte de Maniglier « Nuit Debout : une expérience de pensée » auquel il reproche d’adopter une clé de lecture qu’il juge « discutable ». Comparant Nuit Debout à mai 1968, il considère que dans les deux cas, la faiblesse du gouvernement en tant que pouvoir hégémonique a été mise à nu. L’hégémonie, ou « la quête d’une nouvelle hégémonie » (conclusion de Maniglier – et donc de la revue) est cette clé de lecture que Tassin juge contestable. Car si Nuit Debout devait se résumer à la simple « quête d’une nouvelle hégémonie », on ne peut conclure qu’à son « échec » non seulement au soir du 10 juillet 2016 mais, plus grave, dans la durée. Or, Tassin conteste fortement cette analyse [et il s’en excuse auprès de l’assistance]. Selon lui, il reste « la marque de l’expérience » et, plus important, « les conséquences morales » de ce qui s’est joué entre mars et juillet.

Il en vient à proposer trois clés de lectures pour comprendre Nuit Debout :

1 – La question centrale n’est pas celle de la construction d’une nouvelle hégémonie passant notamment par une grande assemblée générale/populaire.

2 – Ce qui s’est passé sur les places au printemps 2016 n’est pas un « échec » mais plutôt une « réussite ».

3 – Nous devons réviser notre compréhension d’un « agir politique collectif ». Nuit Debout a posé de nouvelles fondations à une action politique demeurée dépendante de la pensée et de la pratique des luttes du XIXème siècle.

Une autre question qu’il pose est celle du « faire ou défaire ». Il y identifie un choix clair entre celui de la politique organisationnelle (celle des partis, des syndicats, des associations etc) et la politique oppositionnelle (ou « dispositionnelle ») plus ancrée dans la tradition du syndicalisme révolutionnaire (et de l’anarchisme). Selon lui, la force qui abat un pouvoir se constitue par la même en tant que pouvoir ; ce n’est donc pas dans la constitution d’un contre pouvoir qu’une pratique de l’émancipation peut se construire. Tassin lie le constat d’échec vers lequel convergent l’ensemble des textes du numéro des Temps Modernes à une incompréhension de l' »expérience exceptionnelle » que fut Nuit Debout. Car Nuit Debout est parvenue a échapper à ce choix entre politique organisationnelle et politique oppositionnelle/ »dispositionnelle ». Une brèche a été ouverte vers quelque chose de nouveau.

Adoptant l’idée selon laquelle Nuit Debout s’est achevé, il relève l’existence d’un « reste ». Il le compare à ce qu’Hanna Arendt appelait le « trésor perdu des révolutions ». Tassin considère donc [il s’en excuse une nouvelle fois] le constat d’échec comme le produit d’une pensée « de vieux ». Pour lui, Nuit Debout est une réussite. Cette réussite, il la retrouve notamment dans l’article d’Arthur Guichoux « Nuit Debout et les « mouvements des places » désenchantement et ensauvagement de la démocratie. »

Il aborde ensuite son dernier point : la nécessité de penser autrement la pratique politique. Il considère par exemple que l’opposition entre « parleur » et « faiseur » est fausse, ce qu’a su montrer l’article qu’Adèle Zetkin a consacré à la commission féministe « Quand dire c’est résister ». Il rappelle qu’agir, c’est parler et que parler c’est agir. Pour lui, l’existence d’un « lot de consolation » est une réussite. Mais cela suffit-il? Surement pas! Il adopte alors un point de vue plus habituel : « tout cela ne saurait suffire! Il faut renverser le pouvoir au moyen de l’organisation du peuple ». Cette façon de penser l’action politique est selon lui dépassée et bien plus adapté aux conditions des XIXème et XXème siècles qu’à celles de notre monde. Il s’interroge : Nuit Debout ne constituerait elle pas en soi une « révolution dans la façon de penser la révolution? ». Il s’appuie sur le fait que Nuit Debout a permis de dépasser par la pratique les « dualismes de la pensée des XIXèmes et XXèmes siècles » : parleurs/faiseurs, citoyennistes/mouvementistes, horizontalité/verticalité, violence/non-violence, etc…

Etienne Tassin nous invite à distinguer « pouvoir » et « puissance ». Que veut dire « puissance d’agir? ». Selon lui, le seul fait de se rassembler (qu’importe le nombre) constitue une manifestation de la « puissance ». Il nous invite également à abandonner la question « que faire? » qu’il juge « obsolète ».

Avant de conclure, il tient à parler du cortège de tête pour qui « manifester, c’est apparaître ». Le besoin de « déborder » défendu par ses acteurs ne peut que mener à une confrontation avec des forces de l’ordre équipées et préparées à contenir ce débordement. Il considère pour sa part qu’en mettant à nu le pouvoir du gouvernement Nuit Debout a été bien plus puissante que le cortège de tête qu’il considère comme une simple stratégie du XXème siècle – donc « vieille ». Alors que le cortège de tête s’attaque aux instruments matériels du capitalisme (distributeurs de billets, supports publicitaires, cordons de gendarmes), l’occupation des places a permis de faire basculer « l’imaginaire » même du capitalisme. En guise de conclusion, Etienne Tassin appelle à « inventer des grammaires et des syntaxes d’action collective différentes de celles pratiquées par le pouvoir ».

Première discussion

Il est décidé d’ouvrir la discussion durant quelques minutes après chaque intervention. La première personne à intervenir est un professeur de Paris 8 qui fait part de sa colère vis-à-vis de ce qui vient d’être dit. Comment rejeter le constat d’échec alors que la loi travail a été adoptée? Parler de nouveauté et autres « trésor révolutionnaire » est un peu fort de café quand on constate la démoralisation des acteurs d’un mouvement social qui a déjà expérimenté à de nombreuses reprise les occupations et les affrontements avec le pouvoir.

D’autres personnes (notamment des jeunes) font part de leur incompréhension vis-à-vis de l’intervention de Tassin, tant leur expérience de Nuit Debout s’est révélée médiocre, improductive et, au final inutile. Les auteurs des textes sur le cortège de tête tiennent également à répondre à Tassin avec une argumentation bien connue : la violence du cortège de tête ne procède pas d’un besoin d’adrénaline mais mais est avant tout symbolique et politique ; tout comme Nuit Debout, l’action du cortège de tête se fonde en partie sur une garantie de l’anonymat.

J’interviens à mon tour. Je remercie P. Maniglier pour le travail effectué qui offre à de nombreux deboutistes un outil de réflexion collective. Je remercie ensuite E. Tassin pour son analyse et j’ajoute le regret que Nuit Debout soit si souvent conjugué au passé, que ce soit à la radio, à la télé ou dans ce numéro des Temps Modernes. Car Nuit Debout continue dans de nombreuses villes de France et sous des formes souvent bien différentes de celle de Paris République. L’Assemblée de Coordination qui, selon Matthieu Hô, est « arrivée trop tard » est toujours bien en vie et se construit un peu plus chaque semaine. Je rappelle également que les Nuit Debout absentes du numéro de la revue ont joué un rôle majeur dans l’existence de ND durant tout le printemps, avant de fournir aux parisiens un nouveau souffle notamment à travers la mise en place d’initiatives communes sur les thèmes de l’aide aux réfugiés (Nantes et ND43) et de la démocratie (Rennes). Depuis décembre, la Nuit Debout parisienne a été rejointe par un collectif de bénévoles (Place à la solidarité!) qui a permis de relancer une cantine.

J’ai également rappelé qu’outre la simple occupation des places, de nombreux collectifs et commissions se sont formés au printemps et que durant l’hiver, les réseaux sociaux ont permis le maintien et le développement des relations entre les différents deboutistes. J’annonce le lancement d’une campagne #Miroir2017 et la prochaine rencontre nationale de « Génération Ingouvernable ».

Concernant la question de l’hégémonie, j’ai rappelé que des processus hégémoniques sont apparus au sein de Nuit Debout Paris et que certains se sont construit à l’aide des outils numérique. Sur ce point, l’affaire du Média Center peut être considérée comme un cas d’école. Cependant, une bonne gestion de ces outils a également permis à certaines commissions d’échapper à la constitution de « cercles » d' »insiders » dont parle Maniglier dans son article. Je précise qu’on peut prendre comme exemple la commission Debout Education Populaire qui n’est que trop rarement citée malgré sa présence ininterrompue sur la place.

Je conclu par dire que depuis septembre s’impose progressivement place de la République un rejet de la pensée dualiste « vieille » au profit d’une pratique de la « pensée complexe » (je parlai déjà depuis longtemps, donc je n’ai ni cité la GAD ni Prigogine) ; j’ai confirmé le fait qu’une dynamique deboutiste à l’oeuvre à République consistait non pas à engager une politique oppositionnelle mais à bien construit à côté, inventer une grammaire et une syntaxe nouvelle. Un effort qui prend beaucoup de temps et dont l’échec ou la réussite ne saurait être jugés aussi tôt.

Après cette longue intervention (on m’a laissé parler jusqu’au bout), un acteur de Nuit Dedbout Malakoff prend la parole pour développer une riche analyse de ND que je n’ai pas pu noter (manque de papier). Il abonde dans le sens de E. Tassin et considère que quelque chose de nouveau s’est effectivement produite autour de Nuit Debout. Après ces quelques interventions, la parole est donnée au deuxième intervenant.

Eric Fassin (professeur de sciences politiques à Paris 8) ne semble pas avoir autant travaillé les articles du numéro des Temps Modernes qu’Etienne Tassin. Mais contrairement à son collègue, il s’est rendu à plusieurs reprises place de la République. Il annonce qu’il parlera moins longtemps.

Il débute son intervention sur un constat : il existe une « dépression militante » qui, d’échec en échecs des luttes depuis quinze ans, s’est imposée au point que de nombreux acteurs des mouvements sociaux et politiques ont fini par accepter le TINA (There Is No Alternative). Or, face à cette morosité ambiante, Nuit Debout a proposé « autre chose ». Il introduit un glissement de langage inspiré de séjours en Côte d’Ivoire : à la question « ça va? » les deboutistes répondent par « on est là » – signe de l’importance de l’occupation en soit. Il remarque par ailleurs que Nuit Debout a ouvert un nouveau champ de discussion : on ne parle plus des thèmes de l’extrême-droite ou de la politique du gouvernement (la loi travail) mais de Nuit Debout. Ainsi, Nuit Debout est intéressant « en soit » et non du fait de sa relation avec autre chose, ce « notre monde ».

Fassin relève différents points qui ont attiré son intérêt pour l’objet Nuit Debout. Par exemple, la question de la temporalité adressée par l’établissement d’un calendrier marsien est le signe de quelque chose qui reste à penser. Il évoque également la « convergence des luttes » dans sa relation au sujet de la mixité/non-mixité qui s’est a été posée place de la République par la commission féministe et à Paris 8 (Saint-Denis) par les collectifs anticolonialistes/afroféministes. Ces pratiques vues par certains comme exclusives ne seraient-elles pas la condition d’une véritable convergence des luttes? En d’autres termes, avant que les luttes convergent, ne s’agit-il pas de leur laisser l’espace dont elles ont besoin pour prendre forme, ce qui peut passer par la pratique de la non-mixité. Il rappelle par ailleurs que la commission féministe de Nuit Debout a été de toutes les luttes menées et donc qu’il n’a jamais été question pour elle de s’isoler du reste du mouvement.

Il finit son intervention sur la question du soulèvement et du cortège de tête. Il rappelle que l’exposition « Soulèvements » qui vient de se clore au jeu de paume a été l’objet de critiques, ce qui a eu pour conséquence d’inscrire la question du soulèvement – ou de l’insurrection – dans les discussions.

Deuxième discussion.

la salle est quelque peu silencieuse. Patrice Maniglier pose une question sur la temporalité : « A partir de quand peut-on dire que quelque chose a eu lieu? ». Une personne de l’assistance évoque son expérience de Nuit Debout dans une petite commune rurale. Du fait de l’étiquette négative créée par les médias, il avait été décidé d’appeler ces réunions publiques « Ruralité Debout » (un terme abandonné à la droite souvent la plus dure). Il nous raconte la dimension quasi magique de ces réunions de près d’une centaine de personnes d’un village où seule la télévision offre un imaginaire politique commun. Les critiques sur l’inutilité et le caractère anecdotique de Nuit Debout se font à nouveau entendre. Fassin revient sur la question de la « convergence des luttes » qu’il juge excluante vis-à-vis des nombreux individus et groupes qui ne sont pas déjà engagés dans des luttes. Il considère que Nuit Debout a proposé un dépassement de cette difficulté.

J’ai de nombreux points à aborder mais on ne me permet pas de prendre la parole. Il est vrai que j’ai été un peu long lors de ma précédente intervention. Donc je garde mes remarques pour la troisième discussion. La parole est au troisième intervenant

Etienne Balibar (philosophe, professeur émérite à Paris X) ouvre son intervention avec deux citations :

« Tout ce qui s’élève, converge » (Teilhard de Chardin)

« Le but final, quel qu’il soit, n’est rien, le mouvement est tout » (Eduard Bernstein)

Il annonce quatre points qu’il va développer. Le premier est une interrogation sur la composition de l’assistance présente et, plus largement de la composition de Nuit Debout. Qui a réellement fait partie de Nuit Debout? Pour lui, la parole des participants doit être entendue en priorité. Il en vient à s’interroger sur le titre même du numéro des Temps Modernes : « Nuit Debout et notre monde ». Si le « monde » est clairement identifiable (l’hégémonie néolibérale), le « nous » est bien plus difficile à saisir. Ce « monde » s’arrêtait-il aux bordures de l’espace occupé par Nuit Debout? Ce monde a-t-il réellement été l’objet d’une confrontation, d’une entrave ou d’une menace venant de la part des personnes assemblées? Il lui apparait par ailleurs que Nuit Debout « se réfléchit en faisant exister un monde ». Cependant, il tient à poser un avertissement. Il redoute un « provincialisme franco-français » que porterait Nuit Debout. S’inscrivant dans un mouvement international d’occupation des places, Nuit Debout ne serait qu’un épisode français d’un mouvement peu identifiable qui apparait et disparait, pour réapparaitre sous un nouveau nom. Cette « multiplication des noms » pose problème au philosophe qui y voit un signe de faiblesse.

Le second point concerne les conséquences de Nuit Debout. « Nuit Debout a eu lieu. Où? Quand? Sous quelles formes? Quelle trace en reste-t-il? ». Etienne Balibar perçoit dans ces interrogations une volonté d’effacer une dynamique à l’oeuvre ; mais il se garde bien de retrouver une telle volonté chez les auteurs du numéro des temps Modernes. Il rappelle par la même occasion que la signification d’un événement ne peut être saisie sur le moment mais se mesure que dans l’après-coup. Cela revient à s’interroger sur les conséquences de Nuit Debout. Sur ce point, il ne partage pas l’avis d’échec. Il rappelle que non seulement la loi travail, bien qu’en cours d’application, a été totalement vidée de sa légitimité mais que ses deux principaux zélateurs (Hollande et Valls) ont été (ou sont en passe d’être) évincés de la scène politique – on était durant l’entre-deux tours de la primaire du PS. Mais à l’inverse, les conséquences de ce printemps pourraient s’avérer malheureuses. Il pointe le danger d’une réaction des forces que la Nuit Debout est venue bousculer. Il se risque alors à deux comparaison : l’élection de Trump comme conséquence de l’émergence du mouvement Occupy Wallstreet et les élections qui ont suivi mai 68.

L’auteur de Citoyen sujet et autres essais d’anthropologie philosophique invoque mai 68 pour interroger ce qui pour lui constitue le paradoxe de Nuit Debout. Relatant la collusion entre deux mouvements hétérogènes (salariés et étudiants) en mai 1968, il pointe l’apparition d’une « circulation » construite sur un rapport d’égalité entre ces deux entités. Les facteurs sociologiques propres à Nuit Debout lui semblent donc particulièrement intéressants. La production d’une condition commune était elle liée au la participation majoritaire d’une section de la société. Il rappelle ici les enjeux relatifs à la convergence de Nuit Debout avec les « quartiers populaires » et le retour fréquent de cette phrase : « vous n’avez rien à nous apprendre! ».

Le temps disponible se faisant rare, E. Balibar rassemble ses deux derniers point en un seul qui concerne la démocratie. Selon lui, « Nuit Debout met en évidence la centralité de l’assemblage des corps dans un lieu commun ». Il identifie deux éléments de démocratisation qui viennent s’opposer à la forme classique de la démocratie représentative : la démocratie d’assemblée construite comme une forme de « subjectivation collective » et la démocratie conflictuelle basée sur l’insubordination. Selon lui, l’opposition entre ces deux formes ne permet pas de résoudre le problème de la démocratie.

Il conclut en insistant sur le besoin de représentation et de représentativité qui lui semblent non seulement importantes mais nécessaires pour un mouvement tel que Nuit Debout.

Troisième discussion

Patrice Maniglier note que les nombreuses interventions et discussions ont permis de faire émerger un constat : Nuit Debout a rendu possible une « légitimation des imaginaires ». Une personne (âgée) de l’assistance prend la parole pour attaquer Balibar sur mai 68 et sa non participation à l’Université de Vincennes ; Nuit Debout n’est qu’un feu de paille, du vent. Une autre personne s’interroge sur « la verticalité » rejetée par Nuit Debout ; celle-ci est associée aux structures syndicales qui se sont senties exclues et violemment attaquées par l’ensemble des acteurs de Nuit Debout ; ses propos laissent transparaître une certaine tristesse et une grande incompréhension. La salle tombe dans le silence.

Je prend alors la parole pour développer sur ce que j’identifie comme les principaux « échecs » et problèmes qui ont marqué le printemps. Concernant l’impossible construction d’une hégémonie, j’ai rappelé qu’un certain nombre de ceux qui se sont saisis de la place durant les premières semaines d’avril avaient lu le dernier ouvrage du Comité Invisible qui comprenait une critique acerbe et très bien argumentée de ces assemblées générales qui ont émergé sur les places (notamment en Espagne). Ces personnes ont ainsi abandonné l’AG au profit d’une multitude d’actions relatives à l’occupation territoriale et la création de liens entre les personnes présentes sur la place. Cet abandon précoce de l’assemblée populaire a-t-il été une erreur?

Autre échec du printemps : l’incapacité de Nuit Debout à protéger les femmes contre les nombreuses violences dont elles furent victimes. Ce qui provoqua l’abandon de nombreuses personnes qui ont pu jouer un rôle majeur lors des premières semaines d’occupation (plusieurs personnes acquiescent). J’ai ensuite abordé la question du cortège de tête qui, pour rejoindre le propos d’E. Tassin, n’a pas su élaborer un langage différent de celui du pouvoir. Citant Fanon, j’ai rappelé que le fait de s’attaquer violemment à la police consistait à établir un dialogue avec celle-ci, ou plutôt partager un langage commun, alors que Nuit Debout construisait un à côté qui rendait tout dialogue impossible (on se rappelle des gamins qui appelaient les CRS a désobéir). J’ai appelé les participants du cortège de tête à produire une analyse stratégique/tactique des nombreux affrontements du printemps dernier [NDA : un exemple d’analyse est depuis paru sur Paris-Luttes.info].

Enfin, j’ai remercié Etienne Balibar d’avoir évoqué la question des « quartiers populaires » qui me semble le principal échec (par ailleurs précoce) de Nuit Debout. J’ai rappelé que ma propre commission n’a pas été capable de sortir de la place et d’installer son dispositif dans des quartiers dit « populaires ». La raison invoquée par certains membres de la commission était que nous ne pouvions débarquer dans ces quartiers qu’au risque de passer pour des « éducateurs » venus apporter les lumières à des populations considérées comme « subalternes ». Mon analyse est que ce type de réflexion, fortement marquée de paternalisme, est le signe de l’incapacité qu’ont de nombreux deboutistes de se saisir de la question postcoloniale. Qu’il s’agisse des violence faites au femmes, du paternalisme envers les « quartiers populaires », de l’association de la « verticalité » aux pratiques syndicales et partisanes ou de l’affrontement direct avec la police, Nuit Debout s’est retrouvée, en son sein même, aux prises avec ce monde qu’elle souhaite voir disparaitre.

Avant de clore la table ronde, une professeur de Paris 8 intervient pour s’interroger sur la « séquence d’événements » à partir desquels se construisent des moments tels que mai 68 ou Nuit Debout. Il constate une « dispersion des lieux » qui amène à penser que la singularité de Nuit Debout ne s’est finalement pas construite sur la place de la République mais ailleurs (je pense alors à la plateforme périscope, aux Nuit Debout qui se sont formées sur plusieurs continents, au Média Center, au cortège de tête, à l’Eglise Saint Eustache où la Maire de Paris a été bousculée par les commissions action). Cela pose la question de la difficulté à saisir ce type d’événements. Il donne pour exemple qu’en mai 68, il n’était jamais présent là où les choses se passaient (amusement dans la salle).

Cette table ronde se conclue par des remerciements et une invitation à rester pour écouter le projet Sons Debout puis visionner le film « Nuit Froide » réalisé par le commission Cinéma Debout. Pour ma part, je file à la réunion de l’Assemblée de Coordination qui doit se tenir aux Grands Voisins en présence d’acteurs de Nuit Debout Rennes.


Antoine, pour Debout Education Populaire.

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