Mathieu nous a parlé de la transition en agriculture

Vendredi 13 mai* 74 mars à 14h.


Mon parcours

je suis réalisateur de documentaires sur les questions de transition. Le monde dans lequel nous vivons ne me satisfait pas, c’est le moins qu’on puisse dire. Une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose. J’aime bien montrer dans mes films des solutions concrètes qui montrent qu’on peut faire différemment.

J’ai d’abord commencé par travailler sur les questions énergétiques, la raréfaction du pétrole notamment. Quand j’ai compris que notre agriculture industrielle était très consommatrice de pétrole (produits chimiques dérivés du pétrole, gazoil des tracteurs et du transport, plastique d’emballage….), j’ai eu un peu peur. Moins de pétrole voulait potentiellement dire moins de nourriture et l’histoire nous dit que la paix sociale résiste peu face à la faim. Alors j’ai cherché des alternatives à l’agriculture conventionnelle. J’ai trouvé énormément de systèmes agricoles efficaces, durables qui mettent en place des cercles vertueux pour les paysans, leur territoires et les habitants. J’étais rassuré. Mais est apparu alors une nouvelle question. Comment passe-ton d’une monoculture de maïs à du maraichage bio en AMAP (pour caricaturer).

Il me semble qu’il ne suffit pas de réfléchir à où on veut aller, il faut aussi se poser la question de comment y aller. C’est pourquoi je travaille sur la question de la transition en agriculture.

Aujourd’hui je travaille beaucoup pour le syndicat agricole la confédération paysanne (pour préciser d’où je parle).


Les freins à la transition

A travers les nombreuses rencontres que j’ai pu faire, j’ai retrouvé des histoires similaires.

Je crois qu’on peut identifier trois types de freins :

le frein psychologique qui me semble le plus important : le déni des problèmes : « on va s’en sortir si on s’agrandit encore », le doute : « ça ne marche pas autrement », la peur : « je ne sais pas faire autrement », la solitude, « aucun de mes voisins ne fera comme moi », la pression sociale, « que va penser mon père ? » et de nombreux autres sentiments qui peuvent bloquer les agriculteurs.

Le frein technique : changer de pratique agricole c’est presque changer de métier. Faire de la transformation c’est neuf pour beaucoup et on le comprend, il faut aussi parfois de nouvelles machines, désherber en bio ce n’est pas pareil qu’en utilisant des herbicides et ainsi de suite

Enfin le frein structurel: comment la filière est organisée dans mon territoire, si je veux avoir des animaux sur ma ferme pour ramener des engrais naturels pour mes cultures et qu’il n’y a pas d’abattoirs à moins de 150 km c’est complexe. Si je fais du lait bio et qu’il n’y a pas de collecteurs bio, c’est inutile.


Que voit-on chez les gens qui changent de pratique ?

Une fois qu’on arrive à lever ces freins, en partie au moins, on se rend compte que le changement ce n’est pas simple et surtout ce n’est pas immédiat. La plupart des agriculteurs repartent de la base, du sol.

Si je n’utilise plus d’engrais chimiques, il va bien falloir que mes plantes trouvent dans le sol de quoi se nourrir. Alors je peux trouver des engrais organiques que j’achètent mais est-ce vraiment une transformation si importante que cela, d’abord je continue à dépendre de l’extérieur et surtout il ne s’agirait pas de piller les algues de la Bretagne pour enrichir tous les sols de France. Alors il faut que je réfléchisse. Repenser la fertilité du sol c’est tout un programme. Heureusement il y a des plantes qui aident beaucoup, ce sont les légumineuses, qui permettent de capter l’azote de l’air, le rendre dans le sol sous une forme assimilable par les cultures suivantes. L’azote, c’est un aliment essentiel pour la croissance des plantes. C’est toute la richesse de mettre en place des rotations fines dans les champs. Mais qui dit rotation, dit peut-être nouvelles machines et donc freins. J’ai rencontré un producteur de céréales dans le sud de Paris, il cultive beaucoup de plantes l’hiver sur ces champs. Sa ferme est au milieu d’autres fermes qui font de la monoculture autour de lui. Quand on va le voir en Hiver, la différence est sidérante. Tout autour des champs nu, couvert de flaques d’eau parce qu’ils sont tellement tassés que l’eau n’y pénètre plus. Lui par contre a des champs verts, recouverts de beaucoup de variétés différentes. Chacune apporte quelque chose : la moutarde pour aéré le sol, le trefle pour l’azote, le lin pour autre chose et ainsi de suite. Il a un mélange de 6 plantes qu’il récolte (et qu’il commercialise) puis il couche la paille sur son sol et va semer sa culture d’après dedans. Cette paille gardera l’humidité du sol ce qui facilitera la germination.

Tout ça pour dire que sa pratique agricole est très très pointue. Il l’améliore d’années en années et continue de le faire.

C’est le deuxième changement qui advient, c’est le changement personnel.

Les paysans que j’ai rencontré redécouvre le plaisir au travail, il reprenne en main leur destin, retrouve le plaisir de faire des choix techniques, de se poser des questions sur leur métier. Beaucoup de paysans ont fait le choix de ce métier pour la liberté qui va avec, enfin qui allait avec. Dans le monde industriel, il n’y a pas beaucoup de place pour la liberté. Les contraintes sont telles qu’il faut rester dans les clous pour survivre.

Dans la transition, la liberté réapparait, avec ses contreparties aussi mais c’est surtout une source de plaisir.

C’est aussi pourquoi il faut parler du troisième pilier de la transition qui est le pilier collectif.

Toutes les personnes que j’ai rencontré font partie d’un ou de plusieurs collectifs d’agriculteurs.

Collectifs pour avoir des machines en commun, collectif pour échanger des semences, pour faire des visites de fermes, pour monter un magasin de producteur.

Tous ces collectifs permettent d’affronter les freins ensemble. De se sentir moins seul, de trouver des réponses à ces questions, d’avoir du soutien face aux coups durs.


Les enseignements

La première chose qui m’est apparue, c’est cette idée de transition. Sur une ferme, on ne peut pas changer du tout au tout, c’est trop compliqué et surtout trop risqué. Alors il faut faire du pas à pas, du petite à petit. La transition plutôt que la révolution.

En plus la révolution implique qu’on sache où on veut aller. Ce qui n’est pas forcément le cas ici. On sait d’où on veut partir mais pas forcément où on veut aller.

C’est le deuxième enseignement : ce n’est pas grave de ne pas savoir où on veut aller. Le chemin importe plus que la destination. Allons-nous faire de la transformation à la ferme, on verra bien. Chaque chose en son temps. Avançons pas à pas et à chaque pas posons nous la question de quel pas nous voulons faire maintenant que nous en sommes là. A chaque pas, nous apprenons, nous découvrons une situation nouvelle. Fort de cette découverte, nous pouvons réfléchir au prochain pas.

Ensuite, culturellement, nous avons envie de tout contrôler, tout comprendre, tout savoir. Ce n’est pas grave de ne pas tout comprendre, tout contrôler. L’agriculture nécessite une certaine humilité que la puissance des tracteurs ou des produits chimiques nous a fait perdre de vue. Malheureusement ou heureusement d’ailleurs, on ne peut s’extraire complètement des rythmes naturels. Il faut abandonner cette volonté de contrôle de la nature dont les OGM sont la caricature. Les paysans en transition essayent de comprendre la nature, de s’y adapter et d’en tirer le meilleur. Et c’est une tache passionnante. Parfois une association de plantes, une technique marche ici et pas là. On n’est pas obligé de comprendre pourquoi pour le constater et continuer de le faire.

De la même manière, il n’y a pas la meilleure solution, il y a des solutions. Faut-il faire de la transformation à la ferme, pas nécessairement, c’est un métier à part. C’est peut-être tout aussi bien de se regrouper à plusieurs pour faire de la transformation. Faut il passer en bio, ce n’est pas obligatoire non plus, quand on connaît ses clients, pas besoin d’avoir un tampon sur la qualité de ses produits, surtout que l’agrément coûte des sous. Dans la même logique, pour ce qui est de la distribution, il n’y a pas LA solution parfaite. Il faut multiplier les systèmes de distribution. Il faut des amaps, des marchés, des magasins de producteurs, c’est la quantité des solutions qui permettra au plus grand nombre d’avoir accès à une alimentation de qualité et des prix raisonnables.


2 réflexions sur “Mathieu nous a parlé de la transition en agriculture

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